Développement local à Tiaret : Comment la wilaya peut-elle attirer les touristes ?
Dans la wilaya de Tiaret, région charnière chargée d’histoire, le potentiel touristique est immense, mais de l’avis de nombreux spécialistes, des efforts restent à accomplir pour que la «destination Tiaret» devienne effective.
Alors que la télévision publique déploie une offensive médiatique inédite pour promouvoir le «pays-continent», la wilaya de Tiaret peine à transformer ses innombrables atouts mémoriels, équestres et archéologiques en produit d’appel. En cause : un écosystème local encore figé dans une logique d’émetteur, mais aussi de lourds déficits en matière de désenclavement, d’infrastructures et de gouvernance institutionnelle. Il y a un contraste saisissant entre les images léchées des documentaires qui tournent en boucle sur les écrans de la télévision publique, célébrant l’immensité de la «Destination Algérie», et la réalité du terrain pour ce qui est des hautes plaines. Si l’ambition nationale est de capter le flux des touristes nationaux et étrangers, la déclinaison locale de cette stratégie interroge. A Tiaret, région charnière chargée d’histoire, le potentiel est immense, mais la chaîne de valeur touristique semble tourner à l’envers.\r\nLe premier maillon faible de cette chaîne réside paradoxalement chez ceux qui devraient en être les moteurs : les opérateurs privés. Une source au fait du dossier nous explique que «Tiaret compte un réseau non négligeable de 52 agences de voyages agréées, dont 23 sont concentrées au niveau du seul chef-lieu». Mais derrière ce chiffre honorable se cache une réalité beaucoup moins dynamique : une partie de ces structures demeure totalement inactive sur le terrain, tandis que la majorité des autres fonctionne comme de simples billetteries de quartier. Leur spécialité exclusive, et hautement lucrative, reste le tourisme émetteur, singulièrement religieux (hadj et omra).\r\nUn désenclavement encore inachevé\r\n\r\nPlutôt que de concevoir des circuits, de packager la destination Frenda ou de vendre le patrimoine équestre de «Chaou-Chaoua», ces agences se cantonnent au rôle de convoyeurs de voyageurs vers l’extérieur. L’ingénierie touristique, celle qui consiste à structurer un séjour, animer des réseaux et démarcher des tour-opérateurs demeure le parent pauvre de leur activité. Ce monopole du privé sur le marché local est accentué par l’effacement progressif des entités publiques de référence, à l’image du Touring Club Algérie, dont le rôle historique de régulateur et de promoteur du tourisme national fait cruellement défaut dans la région.\r\nVendre la «destination Tiaret» suppose d’abord que l’on puisse y accéder facilement. Or, sur le plan logistique, le compte n’y est pas. Prenez l’infrastructure aéroportuaire : l’aéroport Abdelhafidh-Boussouf de Aïn Bouchekif a certes enregistré une reprise notable des liaisons reliant Alger vers le Grand Sud (Adrar), avec Tiaret comme escale technique et commerciale. C’est un pas en avant, mais cela reste largement insuffisant pour drainer des flux touristiques conséquents. Sans une implication agressive et coordonnée des organismes publics et des entités habilitées pour multiplier les fréquences et diversifier les lignes, cet outil restera sous-exploité.\r\nLe constat est similaire pour le réseau routier. En dépit de sa position géographique hautement stratégique de carrefour entre le nord, les Hauts-Plateaux et la porte du Sud, la wilaya de Tiaret souffre d’un isolement structurel. Elle n’est toujours pas totalement desservie par des bretelles autoroutières directes la reliant à l’autoroute Est-Ouest. Ce déficit de connexion rapide décourage les excursionnistes et les voyagistes, qui hésitent à engager des circuits longs sur des axes secondaires.\r\nAu-delà des routes et des avions, c’est la gouvernance touristique locale qui est en panne. Comment structurer l’accueil en l’absence totale d’offices locaux du tourisme ? Ces entités, pivots essentiels de l’information, de l’orientation et de la création de l’animation culturelle au niveau des municipalités historiques (Frenda, Tagdempt, Tiaret), brillent par leur inexistence. Le visiteur est livré à lui-même, sans guide officiel à l’arrivée, sans brochure, ni cartographie. Ce manque de vision institutionnelle se répercute directement sur les grands événements de la région.\r\nFlou autour du Salon du Cheval\r\n\r\nLe célèbre Salon national du cheval, fierté mémorielle et vitrine unique du haras de «Chaou-Chaoua», n’a toujours pas été institutionnalisé. En restant un événement cyclique soumis aux aléas organisationnels et administratifs, ce rendez-vous majeur ne bénéficie pas d’un calendrier fixe ni d’une promotion internationale permanente. Une non-institutionnalisation qui ne rend définitivement pas service à une région qui possède pourtant là un produit touristique d’appel de classe mondiale. Face à ces carences, le secteur de la formation professionnelle tente pourtant de résister. Erigé en institut spécialisé dans les métiers du tourisme et de l’artisanat en 2013 (il n’était qu’un simple centre en 2011), cet établissement phare dispose d’une capacité d’accueil solide de 300 places, dispensant des formations de pointe sanctionnées par un diplôme de technicien supérieur. C’est dans ce cadre, via une convention entre la direction de la formation professionnelle et celle du tourisme, que deux sessions ont été initiées au profit de guides locaux. Au total, 50 candidats (21 pour la première promotion et 29 pour la seconde) ont suivi un cursus intensif de 60 heures par session, couronné par un certificat de qualification professionnelle par validation des acquis et de l’expérience. Mais sur le terrain, à quoi bon mobiliser un institut spécialisé et valider les compétences de cinquante ambassadeurs si le conservatisme des agences privées omnipotentes refuse de les intégrer, et si les carences en infrastructures bloquent l’arrivée des visiteurs ?\r\nLe circuit à haute valeur ajoutée communale\r\n\r\nLa solution ne viendra pas d’initiatives isolées, mais d’une réingénierie totale de la destination Tiaret. L’idéal réside dans l’inclusion urgente de la région dans des circuits touristiques intégrés à forte valeur ajoutée, tant pour les professionnels que pour la collectivité et les gens du tourisme à Tiaret. Un tourisme pensé comme un écosystème inclusif et non comme une rente exclusive.\r\nLa production d’un grand «circuit des civilisations», reliant la Préhistoire (Columnata) à l’épopée de l’Emir Abdelkader (Tagdempt), en passant par le génie sociologique d’Ibn Khaldoun à Taoughazout et le mystère des pyramides berbères (les djeddars), devient une urgence sectorielle. Intégrer durablement Tiaret dans ces circuits nationaux, c’est créer des retombées directes pour l’arrière-pays et ses artisans.